Jacques Fournel, Le journal de mon ennui (1) 2003
décembre 2002 - mai 2003
Coédition École Supérieure des Beaux Arts de Montpellier Agglomération et Éditions Villa Saint Clair
426 pages couleurs, 15 x 21 cm, couverture rigide, 600 exemplaires
ISBN 2-908-964-35-X


ÉPUISÉ

Jacques Fournel
Exposition du 26 juin - 14 juillet 2003 à la Galerie de l'Esbama
Vernissage mercredi 25 juin 2003 à 17h00

Si vous connaissez Sète, vous connaissez son port, ses mouettes, ses jouteurs, la Saint-Louis, vous avez certainement entendu un jour la fameuse complainte de Georges Brassens, peut-être êtes-vous amoureux des poèmes de Paul Valéry ?
Avez-vous mangé des tielles ? Savez-vous combien d’habitants vivent dans cette jolie ville, deuxième port de pêche de la Méditerranée ? Si non, vous l’apprendrez pendant sa visite en petit train.
Pittoresque…
C’est le mot qui convient, même pour parler du port de commerce, de la raffinerie toute proche ou de la cimenterie désaffectée.

A Sète tout le monde connaît un artiste, peut-être même plusieurs ou le plus célèbre d’entre eux ! Alors comment résister au charme d’une ville si typique, qui mêle en son sein la tradition napolitaine avec ce cœur méditerranéen si vibrant dans cette lumière si belle aux bords des canaux que fréquentent toute l’année des touristes venus de toutes parts ?
Pourtant là, Jacques rédige le journal de son ennui…
Du haut du Mont Saint-Clair où souffle l’esprit, directement béni par la croix qui surplombe la villa, Jacques bénéficie d’une des plus belles vues sur la ville : le port, la croisée des canaux, les étangs plus loin.
“Le journal de mon ennui”
Il fait beau dehors, allez jouer à la plage !
Bronzer avec les filles, boire un verre à la terrasse des cafés du port, assister au retour fêté des marins pêcheurs sous les rires des mouettes.
Bader les filles, circuler en scooter dans les rues en pente qui vous ouvrent des tranches de vues sur le bassin de l’America’s Cup.
Jacques regarde sans retenue les autres, ceux qui peuplent cette douce carte postale, ses amis, ses proches, ceux avec qui il travaille, ceux pourtant avec qui il reste juste un peu en retrait, même si tout le monde le connaît, l’apprécie, Jacques reste avec une suspension dans l’âme… et si tout cela n’était pas vrai ?
Peut-être parfois avez-vous, vous aussi, le sentiment de jouer dans une superproduction hollywoodienne. Vous en connaissez tous les acteurs de premier plan : la famille, les amis, les proches et en arrière-plan, toute cette immense troupe de figurants qui peuplent les perspectives des rues, les scènes du quotidien, du bureau de tabac au spectacle le soir.
Eux aussi ont leurs familles, leurs amis, leurs proches et vous n’êtes tout à coup plus qu’un anonyme figurant ; là-bas, au fond de la ruelle, loin dans la perspective peut-être comme dans les photos autoportraits de Jacques où le silence rôde sur les façades des entrepôts.
Cette réversibilité incongrue du réel vous saute à la gorge le temps d’un éclair, coup de lame fulgurant au plexus de votre conscience.
Et si lassé des assauts du flux de ses images, l’ennui vous saisissait comme un engourdissement, pour vous en préserver ?
Entretenant cette distance où naît comme une jubilation, l’ennui pour souligner le contour de ce qui reste vivant.
Pénétrer le temps par cette porte royale, photographier l’“être” de l’intérieur, mettre sur pause les affects, surexposer les ardeurs.
J’aime aussi Sète, parce qu’un type en chemise de couleur ou en blazer bleu s’y balade sans jamais oublier, pure élégance, la gravité de la Présence.
Jacques s’immisce parmi nous, pour nous regarder de ses yeux intensément tactiles, avant que nous ne devenions des fantômes.
La chambre noire d’avant le deuil qu’il nous reste à faire, Jacques la démonte et la remonte inlassablement pour chacun de ses autoportraits.

Christian Gaussen Directeur de l'ESBAMA